« Sainte Russie Louvre, 5 mars- 24 mai 2010
- LA PLACE DES RESTES HUMAINS DANS LE DOMAINE PUBLIC »
L’évolution de la conscience du « Patrimoine Culturel » (1) : L’ancien comme vétuste.
Par D le lundi 29 mars 2010, 10:59 - La plume
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(« La
protection du patrimoine culturel mobilier en France et en Espagne »,
2000, Damien Concé)
La prise de conscience de
l'existence d'un patrimoine et la protection de celui-ci sont deux notions
étroitement mêlées. La prise de conscience est l'élément générateur et la
protection, l'effet naturel de celle-ci.
Or, la conscience du
patrimoine a connu une lente sédimentation. Tout d'abord préoccupées de leur
survie matérielles, les sociétés n'ont accordé de fonctions transcendantes aux
objets du passé qu'en se reconnaissant une place dans l'évolution
historique.
En
effet, sans réflexion historique, entendu dans un sens large, sur les objets
produits par l'homme, il n'y aurait pas d’œuvre d'art. Tout serait production,
résultat du travail, objets plus ou moins utiles. C'est la réflexion
historique, sous forme de théorie de l'art, de norme esthétique ou de critique
d'art, qui révise le passé et propose comme modèle ou valeur culturelle
historique, les objets jugés dignes d'être conservés. C'est la réflexion
historique qui a découvert la diversité des formes ou des langages et qui a
voulu les inventorier, les étudier comme reliques du passé ou comme signes
culturels.
Certaines cultures et
époques n'ont pas considéré les objets matériels comme des œuvres d'art
"collectionnables". Quand ces objets ne servaient plus, ils étaient brûlés ou
enterrés "in sacro" et étaient remplacés par d'autres qui
avaient la même valeur fonctionnelle et qui disparaissaient à leur tour
lorsqu'ils perdaient cette valeur. D'autres époques, au contraire, ont
considéré le passé comme sacré (sacra vetusta) et ses œuvres comme "reliquae sacrae vetustatis", reliques de l'antiquité sacrée, comme
était vu le monde gréco-romain durant l’époque humaniste ou la
Renaissance.
Ainsi, comme le remarque K.
Badt ("Eine wissenschaftlehre der kunst geschichte", Berlin,
1971), "les objets en plus de leur valeur comme faits
historiques acquirent une valeur ajoutée, reconnue et acceptée, qui est leur
historicité ce qui les transforme en objets culturels et constitue le
patrimoine" (). La réflexion historique dans le champ de
l'art motive l'imitation, la reproduction ou la copie des œuvres du passé.
Mouvements connus sous l’appellation de renaissance ou "revivals". Le premier
mouvement de cette sorte s'est produit durant la période hellénistique. Ces
mouvements eurent aussi lieu au Moyen Age (« renaissance
carolingienne » ou période « gothique »), à la Renaissance, avec
le Néo-classicisme ou pendant le Romantisme, comme le souligne E. Panofsky dans
son ouvrage "Renacimiento y renacimientos" (1975).
Par ailleurs, c'est le
développement, par une société, d'un mythe historique fondateur qui donne aux
biens de cette époque un caractère "sacré". La notion de patrimoine culturel se
développe alors en fonction de la reconnaissance de ces témoignages comme
fondement de l'identité "sociale". Ce statut lui confère une valeur politique
qui conduit à la protection de ces biens. Cette protection passe par la
"juridicisation" d'une notion fondamentalement sociale.
Dans le développement
historique des sociétés occidentales, cette évolution s'est traduite par le
rapport qu'entretenait chaque société avec les objets anciens. Jusqu'au
Moyen-Age, "l'ancien" est considéré comme "vétuste", quand il ne s’agit pas
d’objets sacrés, à l'exception notable de la période gréco-romaine. A partir de
la Renaissance, la valeur fondatrice du passé s'affirme et "l'ancien" devient
"patrimoine". Durant l'époque classique et jusqu'à la seconde guerre mondiale,
le champ du patrimoine va se développer de manière continue et des règles
globales de protection vont être adoptées par les Etats. A partir de la moitié
du XX ème siècle, sous l'influence de l'ethnologie, le patrimoine culturel se
verra reconnaître une fonction politique et jouira dés lors d'un domaine
illimité.
L’ANCIEN COMME VETUSTE.
Jusqu'à la Renaissance, les
sociétés occidentales ont considéré les biens qu'elles produisaient d'une
manière fondamentalement matérialiste. Les biens qui existaient depuis
longtemps étaient appréciés en fonction de leur rendement et de leur utilité.
Pourtant, à deux reprises une certaine transcendance laïque a pu s'appliquer
aux objets issus d'époques précédentes. Pendant la période gréco-romaine, et à
la fin du Moyen-Age gothique, on a pu voir à travers des objets, le rappel
d'une époque fondatrice ou l'existence de racines culturelles.
Pour éclore, cette
conception est passée par la reconnaissance d'une valeur artistique autonome
des biens et l'émergence d'un mythe fondateur laïque dont la société se
considérait l'héritière. Chacune de ces périodes est venue comme
l'aboutissement d'un cycle, celui de l'Antiquité pour la période gréco-romaine,
et celui du Moyen-Age pour la période gothique.
L’ANTIQUITE
L’Antiquité se caractérise,
au sens du patrimoine culturel, par l’apparition pendant la période
gréco-romaine de la conscience de la valeur historique de certains biens et
l’anéantissement de ce progrès sous le choc des invasions barbares.
Ce mouvement qui a conduit à
célébrer la valeur historique des biens, s'est fondé sur la reconnaissance
d’une valeur artistique et surtout, sur le développement d'une conception
d’évolution historique qui permet à une société de se reconnaître comme le
fruit et l’héritière d’une société précédente. Cette évolution a commencé
pendant la Préhistoire, s’est poursuivie au cours des premières cultures
historiques et n’a trouvé un terrain d’épanouissement que pendant la période
gréco-romaine qui se traduit non seulement par l’apparition de collections
d’œuvres mais surtout d’une théorisation artistique ainsi que l’atteste les
écrits des anciens, comme par exemple le traité de Vitruve sur l’architecture,
les livres 33 à 37 de l’histoire naturelle de Pline ou de la Périégèse de la
Grèce de Pausias…
La
préhistoire et les premières cultures historiques
Les indications données par
l'archéologie, en ce qui concerne la Préhistoire, ne permettent pas de juger
aisément de la "valeur" accordée aux biens. Cependant, on peut penser que les
objets sont d’abord essentiellement utiles, et c'est par le biais de la magie
et du sacré que certains d'entre eux prendront une valeur particulière.
Pendant les premières
cultures historiques, les mythes fondateurs apparaissent comme essentiellement
religieux. Les vestiges anciens sont estimés à leur valeur d'usage. Par
ailleurs, la pratique des butins de guerre fait considérer les résultats des
razzias et des conquêtes sous leur aspect économique ou comme preuve de
puissance. La réunion d'objets cultuels de valeur, se développe dans les
temples, les tombes et les palais. La plupart des objets somptuaires sont
thésaurisés dans des lieux de culte inaccessibles à ceux qui ne font pas partie
du service religieux, d'autres sont exposés à des fins d'affirmation de la
puissance du souverain.
Ainsi, lorsque Assurbanipal
emporte d'Egypte à Ninive deux obélisques et trente deux statues qu'il installe
devant la porte d'Assur, c'est pour que le peuple les admire et constate sa
puissance. Admiration et ostentation sont deux expressions du pouvoir. Dans ce
cadre sont admiré : la technique, la taille, la forme, la difficulté de
réalisation et de transport, mais le contenu iconographique, mythique et
dogmatique n'est pas perçu car ce sont des qualités ajoutées par la fonction
culturelle.
Il faudra attendre la
période gréco-romaine pour que les sociétés commencent à reconnaître une valeur
laïque à certains biens et les juges dignes d’être conservés.
La période
Gréco-Romaine.
La période gréco-romaine
présente pour l’occident une étape fondamentale. Pour la première fois, une
société va prendre pleinement conscience non seulement de sa propre valeur mais
aussi de sa place dans une évolution historique et se considérer comme
l’héritière d’une époque précédente dont elle va vouloir conserver les
témoignages. Cette évolution passe par la reconnaissance d’une valeur
historique des œuvres et par le développement des premières règles de
protection.
L’affirmation de
l’historicité des œuvres.
La période Hellénistique se
caractérise non seulement par la production d'œuvres d'art, mais aussi par
l'affirmation de la valeur ajoutée "artistique", en instaurant le goût pour
l'artificiel, l'artefact, et en y ajoutant une valeur nouvelle "d'historicité",
qui peut se définir comme : « l'admiration pour les œuvres et
monuments d'un peuple ou d'une culture passée, que l'on considère digne
d'imitation ». L'objet acquiert alors une valeur propre due à la
technique, la matière employée, ou encore à sa forme, son auteur, sa rareté,
son ancienneté et enfin sa « valeur historique ».
En prenant conscience qu'il
existait une période historique antérieure, le V ème siècle avant J.C., les
artistes grecs ont pris le parti de s’en inspirer et d'en garder les
témoignages. Ces objets sont alors considérés comme des reliques d'un passé
fondateur et le "classicisme grec" est proposé comme modèle esthétique.
C'est lors de cette période
que sont apparues les premières reproductions d'œuvres, le commerce des objets
artistiques, la pratique de vente de "souvenirs", le "collectionnisme", les
musées, ainsi que la systématisation des études d'art à partir de biographies
(Vitruve, Pausanias, Pline). Par ailleurs, c'est l'Egypte ptolémaïque qui
édifie la bibliothèque d'Alexandrie, une des plus importante du monde
antique.
Rome se voulant l’héritière
de la Grèce classique, le monde romain confirme ces valeurs et développe le
collectionnisme. Expoliations, butin de guerre, prestige culturel et social,
ces expression du pouvoir motivent le développement des collections.
De nouveaux termes
apparaissent alors : Museum (édifice dédié aux muses à Alexandrie par Ptolémé),
Pinacothèque (Virtuve C.VI), Dactilothéque (Pline).
Le concept de musée public
naît lorsque Marc Agrippa expose au Panthéon des œuvres expropriées ou
réquisitionnées et instaure ainsi le « patrimoine culturel
public » et son « exposition publique ».
Cependant, il faut remarquer
que ce mouvement est cantonné à une « historicité » limitée
et partielle. En effet, seules les œuvres d’art provenant, ou copiées, de l'art
grec, font l’objet d’intérêt et de protection, ce qui donne un caractère
parcellaire à cette « révolution ». Pourtant les prémices de
cette "conscience patrimoniale" à donné lieux à des règles de protection.
L’apparition des premières
règles de protection du patrimoine culturel
Avec la reconnaissance d'une
époque fondatrice, la possession de ces vestiges devient l'enjeu de luttes de
prestige et l'objet de protections. Déjà, Polybe au deuxième siècle après J.C.
écrivait « Personne ne peut nier que la destruction gratuite de
temples, de statues et d'objets est une pure folie » ( Histoires II,
19,).
A Rome, trois raisons
concourent à assurer la protection temporelle des biens artistiques: leur
caractère religieux, leur contenu public et leur soumission à des dispositions
légales particulières.
La plus fréquente des causes
de protection est la raison religieuse suivant en cela les comportements
traditionnels les plus ancrés dans la société. Les œuvres cultuelles sont
considérées comme "res divini juris" et par-là même exclues de toute
appropriation privée et protégées par l'Etat.
Par ailleurs, le caractère
public ou représentatif est aussi un facteur de protection. Les théâtres grecs
ou romains, les édifices, les monuments commémoratifs de triomphes ou de rois
sont protégés par leur identification avec les pouvoirs publics.
Enfin, le droit romain du
"Haut-Empire" comporte déjà de nombreuses considérations esthétiques ou
artistiques et traduit aussi une certaine préoccupation d'aménagement urbain
comme le souligne Murga Gener dans son ouvrage "Proteccion a la estética en la
legislacion urbanistica del Alto Imperio" (Publicaciones de la Universidad de
Sevilla, 1976).
Ainsi en 44
le Senatus Consulte Hosidianus tenta de mettre un frein aux opérations de vente
d'immeuble "aux fins de s'enrichir par la vente à haut prix de leurs
ornements" en sanctionnant ces comportements par la nullité de
l'acte.
En 56 le
Senatus Consulte Volusianus confirma ces dispositions.
De même un édit de
Vespasien, en 71, interdit expressément le dépôt illicite des éléments
somptuaires des immeubles urbains.
Sous le règne de Trajan et
d’Hadrien, le Senatus Consulte Acilien déclara nulles "toutes les
dispositions "mortis causa" par lesquelles le testateur laissait aux légataires
les pièces unies aux édifices " : ea quae aedibus iuncta sunt"".
Enfin, un rescrit de Marc
Auréle et de Lucius Verus refusa la demande de particuliers d’acquitter leur
dette fiscale par la vente d'éléments ornementaux issus de la démolition d'un
immeuble.
Néanmoins, deux rescrits de
Septime Sévère et de Caracala permirent, dans des circonstances déterminées, le
transfert d'éléments ornementaux d'un immeuble à l'autre.
C'est donc par le biais
d'une réglementation de la dépose des biens immeubles par destination qu'est
apparue une législation protectrice du patrimoine culturel. Ce problème de la
dissociation entre l'immeuble et le bien meuble qui lui est affecté trouvera
une nouvelle illustration en France bien des siècles plus tard à l'occasion des
fameux arrêts à propos des « fresques de Casenove » (Arrêt de la Cour
de cassation du 15 Avril 1988).
Mais entre temps, les
invasions barbares auront effacé les traces de ces premières réflexions sur la
protection du patrimoine culturel.
(A suivre « Le
Moyen Age »)
La discussion continue ailleurs
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